Antoine et
Antoinette
Rosaline Ledoux, journaliste à
La
Terre de Chez Nous
Je n'ai pas souvent dans ma vie
pensé à Antoine et Antoinette. Je n'ai jamais vu
leurs photos, jamais su la couleur de leurs yeux,
mais ce que je sais c'est que sans eux je ne serais
pas ici. Ces deux héros, par ce qu'il fallait avoir
l'étoffe des héros pour s'embarquer sur des
coquilles de noix, traverser l'océan pendant des
semaines et des semaines pour aborder un nouveau
pays dont on ne connaissait aucune des apparences et
des habitudes.
Antoine Bourg et Antoinette
Landry étaient nés dans un petit village de
France, Martaizé dans le Poitou. Ils firent partie
d'un des premiers contingents de colons à venir
s'établir en Acadie, vers 1642. Ils abordèrent
dans une des plus belles régions du Canada que l'on
appelle aujourd'hui la Vallée d'Annapolis. À
l'époque, leur lot était situé en face de
Port-Royal. Antoine et Antoinette n'avaient pas lu
le Livre du colon, mais ils savaient se
débrouiller. Ils firent souche et eurent 11 enfants
qui tous se sont mariés et eurent de grosses
familles. Ce sont les ancêtres de tous les, Bourg,
Bourque, Bourk et Bourke d'Amérique.
L’été dernier, la
Nouvelle-Écosse fut envahie par toutes ces familles
issues d'Acadiens qui viennent fraterniser dans les
villes et villages de la péninsule. Tous les
LeBlanc, Daigle, Bourgeois, Bergeron et compagnie se
rencontrent dans ce Congrès mondial acadien et se
dispersent dans l'un ou l'autre des villages de la
province où flotte le drapeau acadien dans des
lieux où l’on aurait jamais pensé en voir. La
Nouvelle-Écosse ne comporte qu'une faible minorité
de souche acadienne, environ 8 % aux derniers
recensements. Ce n'est pas le Nouveau-Brunswick,
devenu province bilingue où plus du tiers des
habitants sont Acadiens.
Le lieu de rassemblement, des
Bourg était un petit village nommé Tusket, près
de Yarmouth dans le sud-ouest de la province. Même
si les beaux villages de la côte portent des noms
français, le rassemblement révélait un fort taux
d'anglicisation des participants. L'anglais est la
langue d'usage et ceux qui parlent français ne le
font pas publiquement. Mais le lendemain, un grand
rassemblement de plus de 1000 personnes qui
comprenait des gens .de tous les coins d'Amérique,
le français était plus répandu. Nous avons fait
connaissance avec des Bourque de Louisiane, de
Chicago, de Los Angeles, nous avons mangé de la
râpure (mélange .de pommes de terre, d'oignons et
d'un peu de viande) et de la jambalaya (plat
louisianais à base de riz fort assaisonné). La
musique était reine et les chansons acadiennes
succédaient aux danses traditionnelles. J'ai eu un
moment d'émotion en entendant la si belle mélodie
de Viens voir l'Acadie, le pays où l'on chante. Une
chanson de notre regrettée Françoise Gaudet-Smet.
Une occasion en or pour tous les
fervents de généalogie qui échangent leurs
dernières trouvailles; c'est ainsi que nous avons
pu apprendre le lieu où avaient vécu Antoine et
Antoinette au fond de la baie d'Annapolis. Par un
clair matin où la baie éclatait de toute sa
brillance, nous avons sonné à la porte de la
maisonnette juchée sur ce qui était la terre des
Bourg. Un moment de recueillement pour ceux qui un
mauvais matin ont dû fuir les diktats des
gouvernants anglais, laissant leur terre fertile,
leurs animaux et tout ce qui faisait leur
sécurité. Avertis par la rumeur qu'une
déportation était imminente, plusieurs familles
s'enfuirent dans les bois pour échapper au sort des
malheureux parqués sur des navires si mal en point
que beaucoup sombrèrent. Avec un groupe de fuyards
aidés des Indiens avec lesquels les Français
avaient, contrairement aux Anglais, toujours
entretenu de bonnes relations, ils parvinrent à
franchir le Nouveau-Brunswick. Après d'infinis
tourments, ils rejoignirent Québec pour ensuite en
1759 remonter le Saint-Laurent pour poser pied en
face des Trois- Rivières dans un lieu appelé
Saint-Grégoire maintenant Ville de Bécancour.
Ils y ont apporté leur
savoir-faire, leur adresse et leur détermination.
On peut se demander si les Anglais qui ont décidé
de la déportation n'ont pas finalement contribué
au rayonnement d'un peuple. Qui aujourd’hui
parlerait des Acadiens s’ils avaient continué de
vivre dans leur coin entourés d’anglophones?
Aujourd'hui les Cajuns, les Cayens, les Acadiens
sont partout en Amérique; ils ont fondé des
villes, gouverné des provinces et produit des
artistes et des artisans. Les malheurs d'Acadie,
incarnés par l'Évangéline de Longfellow, ont
pénétré les cœurs d'un mythe profond qui ne
saurait mourir. Antoine Bourg et Antoinette Landry
qui avez engendré des dizaines de milliers de
descendants, je vous revois dans mon grand-père
Johnny Bourke et ma grand-mère Mathilde Bourke qui
à eux seuls ont engendré près de cent petits
Bourg. Nous sommes d'une race qui ne peut pas
mourir.